À Zagreb, un flacon d’huile de cannabidiol s’achète en pharmacie sans formalité. En Italie, la même fleur de chanvre relève depuis 2025 de la législation sur les stupéfiants. En Finlande, le produit sera probablement considéré comme un médicament, impossible à importer sans ordonnance. Même plante, même molécule, même Union européenne : trois réponses incompatibles. Une nouvelle revue scientifique a enfin placé ces réponses côte à côte, et ce qui en ressort n’est pas un marché commun mais un patchwork cousu à l’aveugle.
Le travail a été publié début août 2026 dans la revue Journal of Clinical Medicine. Une équipe de l’université de Split, dirigée par la pharmacienne Ana Batinic et la toxicologue Davorka Sutlovic, a comparé le statut juridique, la disponibilité commerciale et l’usage clinique réel du CBD dans neuf pays : Croatie, Allemagne, Pays-Bas, Slovénie, Italie, France et Finlande, avec le Canada et l’Australie comme modèles internationaux de référence. Les auteurs ont croisé PubMed, Scopus et Web of Science avec les documents officiels de l’Agence européenne des médicaments, de l’EFSA, de la Commission européenne et des régulateurs nationaux. Leur conclusion dérange : le comptoir commercial a pris une longueur d’avance considérable sur le cabinet médical, dans presque tous les pays étudiés.
L’essentiel en quelques lignes
Acheter du CBD en Europe est devenu simple, le prescrire reste difficile. Un même produit change de catégorie selon la frontière : denrée alimentaire, cosmétique, médicament ou substance classée comme stupéfiant. L’Allemagne et les Pays-Bas ont bâti des dispositifs qui fonctionnent pour le cannabis médical, avec la pharmacie intégrée au traitement et non simple point de vente ; l’Allemagne est le seul pays étudié où une prise en charge par l’assurance publique existe réellement. La Finlande classe la plupart des préparations à base de CBD parmi les médicaments et maintient un marché étroit ; l’Italie a durci ses règles en 2025 ; la France dispose du plus grand marché de consommation et d’un accès médical parmi les plus restreints. En Croatie, point de départ de l’étude, les rayons sont pleins et la pratique clinique quasi absente : plus de 80 % des médecins et pharmaciens interrogés réclament d’abord une formation. Dans toute l’Union européenne, un seul médicament à base de CBD purifié dispose d’une autorisation, et uniquement pour des formes graves et rares d’épilepsie ainsi que pour la sclérose tubéreuse. Tout le reste relève de produits de consommation qui n’ont jamais subi les contrôles imposés à un médicament. Précision nécessaire : il s’agit d’une revue des normes et de l’organisation des soins, non de l’efficacité. Elle indique qui peut accéder à quoi, pas si le CBD agit.
Pourquoi la même substance ne signifie pas la même chose partout
Le chanvre industriel et le cannabis dit récréatif appartiennent à la même espèce botanique, Cannabis sativa L. La différence n’est pas dans la plante mais dans le droit, et elle se trace généralement au taux de THC : jusqu’à 0,3 % de la matière sèche dans le cadre européen, il s’agit d’une culture agricole ; au-delà, d’une substance classée comme stupéfiant.
Le THC est le composé psychoactif : il agit sur des récepteurs très présents dans le système nerveux central, impliqués dans l’humeur, la mémoire, l’appétit, la perception de la douleur et la motricité. Le CBD se lie très peu à ces mêmes récepteurs, ce qui explique l’absence d’effet enivrant — et c’est précisément ce détail pharmacologique qui alimente une décennie de débats réglementaires. La plante produit par ailleurs plus de 150 cannabinoïdes apparentés, presque tous peu étudiés.
De cette ambiguïté naît le désordre. Un produit au CBD peut être rattaché, avec des arguments défendables, au droit du médicament, de l’alimentation, des cosmétiques, du tabac ou des stupéfiants, et chaque État a choisi une case différente. Plus de 1 200 études impliquant le CBD sont enregistrées sur le registre américain ClinicalTrials.gov, et la littérature lui prête des propriétés anticonvulsivantes, anxiolytiques, anti-inflammatoires, antioxydantes et analgésiques. Les auteurs restent ici prudents : les preuves cliniques solides n’existent que pour une poignée d’indications. L’étroitesse de cette base est apparue nettement lors du récent tri de près de 4 000 études consacrées au CBD et aux maladies neurologiques, à l’issue duquel une seule pathologie a franchi le seuil de la démonstration.
Allemagne et Pays-Bas : à quoi ressemble un système qui fonctionne
Dans les tableaux comparatifs de l’étude, l’Allemagne occupe la place à laquelle les autres aspirent. Le cannabis médical y est prescrit depuis 2017. Au 1er avril 2024, le cannabis destiné à des fins médicales et scientifiques est sorti de la loi générale sur les stupéfiants pour relever d’un texte propre ; parallèlement, la détention et la culture limitées ont été ouvertes aux adultes, dans un cadre national qui ne s’applique qu’en Allemagne.
Pour le patient, l’essentiel n’est pas cette ouverture mais la mécanique qui la sous-tend. Le médecin peut prescrire fleurs, extraits et préparations magistrales à des personnes gravement malades lorsque les traitements conventionnels ne suffisent pas : douleurs chroniques, spasticité liée à la sclérose en plaques, nausées sous chimiothérapie, certaines épilepsies résistantes. L’assurance maladie légale peut prendre en charge le coût après accord préalable. Et la pharmacie prépare les magistrales selon des normes nationales de qualité, vérifie la prescription, conseille et surveille les effets indésirables. C’est cette combinaison — disponibilité, encadrement médical, remboursement et garantie pharmaceutique — qui fait de l’Allemagne la référence du travail.
Les Pays-Bas sont arrivés à un résultat comparable par une autre voie. Un bureau d’État agrée les producteurs, leur achète l’intégralité de la récolte et distribue aux pharmacies des produits normalisés : cinq variétés aujourd’hui, de l’une riche en THC, autour de 22 %, à une autre dominante en CBD contenant moins de 1 % de THC. Le patient reçoit toujours la même composition, condition indispensable à un usage médical. La difficulté est financière : le traitement y est le plus souvent à la charge du patient. Sur les produits de consommation, en revanche, les Néerlandais sont plus stricts que leur réputation ne le laisse penser, ne tolérant les articles au CBD que si le THC ne dépasse pas 0,05 %, l’un des seuils les plus bas d’Europe.
La France : le cadre juridique le plus mouvant du panel
L’étude décrit la France comme le pays au plus vaste marché de consommation et à l’accès médical le plus étroit. C’est exact, et c’est aussi le pays où le droit a le plus bougé en cinq ans (nous détaillons le statut juridique du CBD en France dans notre guide de référence).
Le point de départ est l’arrêt Kanavape, rendu par la Cour de justice de l’Union européenne en novembre 2020 : le CBD légalement produit à partir de la plante entière ne peut être qualifié de stupéfiant au sens de la convention des Nations unies de 1961 dès lors qu’il est dépourvu d’effet psychotrope, et un État membre ne peut en interdire la commercialisation sans justification de santé publique proportionnée. L’arrêté du 30 décembre 2021, qui interdisait la vente aux consommateurs de fleurs et feuilles brutes, a ensuite été suspendu par le Conseil d’État en janvier 2022, puis annulé sur ce point en décembre 2022.
La CJUE avait cependant laissé une porte ouverte : les États peuvent encadrer le CBD par le droit alimentaire, cosmétique ou pharmaceutique. C’est cette porte qu’emprunte l’administration française. Depuis le 15 mai 2026, la Direction générale de l’alimentation applique sans période de transition un plan national de contrôles fondé sur le règlement européen relatif aux nouveaux aliments : les produits ingérables contenant du CBD ajouté — huiles sublinguales, tisanes, gommes, bonbons, gélules, boissons — ne peuvent plus être commercialisés faute d’autorisation, tandis que fleurs, résines, cosmétiques et e-liquides restent hors du champ de ce plan. Il ne s’agit pas d’une loi nouvelle mais de l’application stricte d’un texte européen en vigueur depuis 2018, après des années de tolérance. Sur le versant thérapeutique, l’accès demeure distinct et encadré : quelques médicaments autorisés pour des indications précises, sur prescription et sous surveillance médicale, dans un cadre national piloté par l’ANSM et encore en cours de stabilisation.
Il faut donc tenir deux régimes séparés à l’esprit. Le CBD n’est pas classé comme stupéfiant, mais sa présence dans un aliment dépend d’une autorisation qui n’a jamais été délivrée. Le THC, lui, relève du régime des stupéfiants, avec les interdictions et sanctions qui s’y attachent.
L’extrémité restrictive : Finlande et le virage inattendu de l’Italie
La Finlande constitue le modèle le plus sévère de la revue. Son agence du médicament classe par principe les préparations au CBD parmi les médicaments et statue au cas par cas, si bien que leur importation sans ordonnance peut être illicite. Le cannabis médical en fleurs n’est accessible que par une procédure d’autorisation spéciale et la préparation de magistrales n’y est pas courante. Les auteurs pèsent honnêtement les deux effets : les produits mal caractérisés restent à la porte, les patients susceptibles d’en tirer un bénéfice aussi.
L’Italie est la véritable surprise. Le pays dispose d’un système établi de cannabis médical, avec production étatique et préparation en pharmacie, et il a pourtant pris la direction inverse sur les produits de consommation en 2025. Le décret-loi n° 48/2025 a fait entrer les fleurs de chanvre industriel dans le champ de la réglementation sur les stupéfiants indépendamment de leur teneur en THC, et réduit le CBD administré par voie orale à la seule voie pharmaceutique sur prescription. Les juristes ont aussitôt relevé la tension avec la jurisprudence Kanavape.
Croatie : des rayons pleins, une clinique vide
La Croatie est le cas autour duquel l’étude a été construite, et il fonctionne comme une version réduite du problème européen. Huiles, gélules et cosmétiques au CBD se trouvent partout. Côté médicaments, un seul est remboursé et selon des critères stricts : patients à partir de deux ans atteints du syndrome de Lennox-Gastaut, du syndrome de Dravet en association avec le clobazam ou d’une sclérose tubéreuse de Bourneville, lorsque les crises persistent malgré au moins deux antiépileptiques appropriés, avec validation de la commission des médicaments de l’hôpital.
Entre ces deux extrémités, un vide. Les enquêtes menées auprès des médecins, pharmaciens et étudiants croates montrent des attitudes favorables au CBD accompagnées de lacunes importantes sur son action, sa sécurité et son statut juridique : plus de 80 % demandent une formation complémentaire. Ce n’est pas la loi qui manque, c’est le mode d’emploi.
Autorisé ne veut pas dire appliqué : Canada et Australie
Le Canada a légalisé l’usage médical et non médical en 2018 et construit un système national assorti de recommandations cliniques. La préparation officinale de produits à base de cannabis y reste pourtant limitée, voire interdite dans certaines provinces — exactement l’inverse de la situation allemande, néerlandaise et slovène.
L’Australie offre l’illustration la plus nette de l’écart entre le texte et la réalité. En 2021, une voie réglementaire a été ouverte pour permettre la délivrance en pharmacie de CBD faiblement dosé sans ordonnance. Cinq ans plus tard, aucun produit n’a été autorisé par ce canal. La majorité des médicaments à base de cannabis parviennent aux patients australiens par des procédures d’accès dérogatoires plutôt que par une autorisation ordinaire. Une voie qui existe sur le papier et ne délivre rien constitue un avertissement pour tout régulateur en train de bâtir la sienne.
La question des deux milligrammes
Un chiffre de la revue mérite plus d’attention qu’il n’en reçoit. L’autorité européenne de sécurité des aliments a proposé un niveau provisoire d’apport sûr en CBD d’environ 0,0275 mg par kilogramme de poids corporel et par jour, soit près de 2 mg par jour pour un adulte de 70 kilos. De nombreuses huiles commercialisées suggèrent des doses très supérieures.
Cette valeur est provisoire et traduit une incertitude non levée, non un danger démontré. Mais c’est elle qui explique l’enlisement de la procédure : depuis 2018, 194 demandes d’autorisation du CBD comme nouvel aliment ont été déposées auprès de la Commission européenne, sans qu’aucune aboutisse. C’est aussi l’arrière-plan direct du durcissement français de mai 2026. Pour qui souhaite mesurer ce que l’on sait réellement des effets, notre analyse d’une étude de 30 jours sur le CBD et le THC face à l’anxiété donne un aperçu réaliste de la dispersion des résultats selon la forme de consommation et le profil en cannabinoïdes.
Ce que ce travail montre, et ce qu’il ne montre pas
La méthode doit être énoncée clairement. Il s’agit d’une revue narrative et non systématique : sans diagramme PRISMA, sans évaluation formelle du risque de biais et sans méta-analyse. Les auteurs ont sélectionné leurs sources selon leur pertinence et le mentionnent expressément.
Le travail a par ailleurs une durée de validité limitée. Les informations réglementaires sont arrêtées au 3 août 2026, et dans ce domaine un seul décret peut retourner un marché en une semaine, comme l’Italie vient de le démontrer. Neuf juridictions ont été examinées, pas l’Europe entière. Surtout, la revue porte sur des règles et sur l’organisation des soins, pas sur l’efficacité. Elle ne dit pas si le CBD est utile dans telle ou telle pathologie. Elle dit qui serait traité, qui garantit la qualité et qui paie — et que la réponse dépend encore largement du pays où l’on vit.
Questions fréquentes
Les produits ingérables contenant du CBD ajouté relèvent du règlement européen sur les nouveaux aliments et nécessitent une autorisation préalable qui n’a été accordée à aucun demandeur à ce jour. Depuis le 15 mai 2026, la Direction générale de l’alimentation applique un plan national de contrôles sur ce fondement, sans période transitoire, visant notamment les huiles à usage sublingual, tisanes, gommes, gélules et boissons. Les fleurs et résines, les cosmétiques et les e-liquides ne relèvent pas de ce plan alimentaire. Ce contrôle vise les opérateurs économiques, producteurs et revendeurs.
Non au sens de la jurisprudence européenne : la Cour de justice de l’Union européenne a jugé en 2020, dans l’affaire Kanavape, que le CBD légalement produit à partir de la plante entière ne constitue pas un stupéfiant au sens de la convention de 1961 dès lors qu’il est dépourvu d’effet psychotrope. Cela ne signifie pas qu’il soit libre de toute règle : son incorporation dans les aliments, les cosmétiques ou les médicaments relève de réglementations distinctes. Le THC, en revanche, demeure soumis au régime des stupéfiants.
Parce qu’un seul produit contenant du CBD purifié a obtenu une autorisation de mise sur le marché valable dans toute l’Union européenne, et pour des indications très circonscrites : certaines formes graves d’épilepsie de l’enfant et la sclérose tubéreuse. Un médicament associant THC et CBD est par ailleurs autorisé pour la spasticité liée à la sclérose en plaques. Aucune huile ni gélule vendue dans le commerce n’a franchi le même examen de qualité, d’efficacité et de sécurité.
Avertissement
Cet article relève du traitement journalistique de publications scientifiques et réglementaires. Il ne constitue ni un conseil médical ni un conseil juridique, ne recommande ni ne valorise l’usage du cannabis ou de produits contenant du cannabidiol, et ne saurait fonder une décision de traitement ni conduire à débuter, interrompre ou modifier une thérapeutique prescrite. Les cannabinoïdes peuvent interagir avec des médicaments soumis à prescription : toute personne concernée doit s’adresser à un professionnel de santé qualifié. Le statut juridique du cannabis, du THC et du CBD diffère sensiblement d’un pays à l’autre et évolue fréquemment ; il appartient à chaque lecteur de se conformer aux règles en vigueur là où il se trouve.