La France et la Turquie ont un point commun que l’on remarque rarement : dans les deux pays, le cannabis est interdit et la loi ne fixe aucun seuil en grammes pour séparer l’usager du trafiquant. C’est l’autorité judiciaire qui tranche, au vu des circonstances. En Turquie, cette appréciation peut faire la différence entre une mesure de soins et une peine de dix ans de prison ou davantage.
C’est dans ce contexte qu’un travail de recherche vient de paraître. L’article « The Possibility of Legalising Cannabis in Türkiye » a été publié en ligne le 4 octobre 2026 dans la revue Drug and Alcohol Review (DOI : 10.1111/dar.70274 ; notice PubMed). Son auteur, Sadullah Seyidoğlu, de l’université de Siirt, a mené des entretiens approfondis avec 25 personnes à Diyarbakır, dans le sud-est du pays, sur ce que représenterait pour elles une éventuelle légalisation.
Points clés
L’étude est qualitative : elle repose sur des entretiens approfondis avec 25 personnes, dont 10 usagers actifs de cannabis, 10 spécialistes des addictions et 5 avocats pénalistes, tous dans une même ville. Elle ne mesure pas l’opinion publique et ne permet pas de dire combien de personnes en Turquie soutiennent une légalisation. Elle montre en revanche que les trois groupes ne mettent pas la même chose derrière ce mot. Les usagers, d’après le résumé de l’article, évoquent la normalisation, une moindre stigmatisation et un accès jugé plus sûr. Les spécialistes insistent sur les risques pour la santé mentale, sur des capacités de prise en charge limitées et sur le danger d’une commercialisation. Les avocats mettent en avant les ambiguïtés du droit, en particulier la frontière floue entre usager et revendeur. Le droit turc, lui, n’évolue que sur un terrain étroit : depuis 2025, des produits dérivés du cannabis non stupéfiants peuvent être vendus en pharmacie, tandis que la détention pour usage personnel reste passible de deux à cinq ans de prison. Cet article rend compte d’une recherche étrangère à titre d’information ; il ne présente pas l’usage de stupéfiants sous un jour favorable et ne modifie en rien le droit applicable en France.
L’étude sur la légalisation du cannabis en Turquie : comment elle a été menée
La méthode porte un nom un peu long, l’analyse phénoménologique interprétative, mais son principe est simple. Plutôt que de distribuer un questionnaire à cocher, le chercheur s’entretient longuement avec un petit nombre de personnes, puis étudie la manière dont chacune donne un sens au sujet. Ici, la même question a été posée à trois groupes qui abordent le cannabis depuis des positions différentes. C’est un peu comme décrire un immeuble en interrogeant un locataire, un inspecteur de la sécurité incendie et une architecte : on n’apprend pas combien de personnes apprécient le bâtiment, mais on comprend comment il se présente depuis chaque point de vue.
Les participants ont été recrutés de façon ciblée et par « boule de neige », c’est-à-dire sur recommandation de personnes déjà interrogées. C’est la manière habituelle d’atteindre des publics qui ont de bonnes raisons de rester discrets. Les entretiens suivaient une trame de thèmes tout en laissant la personne orienter l’échange.
L’auteur explique sa démarche ainsi : la recherche s’intéresse surtout à ce qui se passe après un changement de loi, et beaucoup moins à la façon dont une légalisation est imaginée dans un contexte de prohibition stricte.
Ce que prévoit aujourd’hui le droit turc
Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères le formule sans détour dans ses conseils aux voyageurs pour la Turquie : « La consommation, la possession et le trafic de stupéfiants – de tous types et même en très petites quantités – sont strictement interdits en Turquie et sévèrement punis. » Le ministère ajoute que des ressortissants français sont régulièrement condamnés à de longues peines de prison.
Les recommandations du ministère espagnol des Affaires étrangères donnent les ordres de grandeur : de 2 à 5 ans de prison pour la détention destinée à la consommation personnelle, peine qui peut être remplacée par une mesure de réhabilitation, et de 20 à 30 ans pour la culture, la fabrication ou le trafic. Une synthèse d’un cabinet d’avocats turc précise le point décisif : aucune quantité fixe ne sépare l’usage personnel, visé à l’article 191 du Code pénal turc, du trafic, visé à l’article 188. Le tribunal apprécie le poids en même temps que le conditionnement, la présence de balances, les échanges téléphoniques et le comportement de la personne.
La consommation y est faible. Le rapport national de l’agence européenne des drogues fait état de 1,1 % d’usagers dans l’année parmi les 15-64 ans, d’après une enquête de 2017. Le chiffre est ancien et ne vaut que comme repère. À l’échelle mondiale, la prévalence avoisine 4,8 %, comme nous l’expliquons dans notre analyse du rapport de l’ONU sur la consommation de cannabis dans le monde.
Usagers : normalisation, moindre stigmatisation, accès jugé plus sûr
Pour les dix usagers, selon l’étude, une légalisation signifierait trois choses : que leur comportement cesse d’être considéré comme anormal, que la stigmatisation recule et que l’accès devienne plus sûr. Ces propos sont rapportés tels que l’article les résume ; ils décrivent des attentes, non des faits établis. On notera ce qui ne figure pas dans la liste : ni la baisse des prix, ni des quantités plus importantes.
La stigmatisation est documentée par ailleurs. Une étude menée auprès de 512 étudiants d’Istanbul, d’Ankara et d’Izmir, publiée en juin 2026 dans Frontiers in Public Health, décrit l’usage de cannabis en Turquie comme illégal et fortement stigmatisé, et l’associe à une détresse psychologique.
L’argument de l’accès encadré revient dans tous les pays qui ont changé leur législation. En Californie, le circuit légal a capté environ 77 % des achats parmi les usagers interrogés, sans que cela permette de conclure quoi que ce soit pour un pays dont la situation de départ est très différente ; les données figurent dans notre article sur la consommation de cannabis en Californie après la légalisation.
Spécialistes des addictions : santé mentale, capacités de soins et logique commerciale
Les dix spécialistes ont vu dans la même hypothèse leur propre lieu de travail. Selon l’article, ils ont souligné les risques pour la santé mentale et les capacités de traitement limitées, et exprimé leur inquiétude face à une commercialisation.
L’argument des capacités est d’ordre pratique. Le rapport européen déjà cité indique que le cannabis représentait 6 % des personnes entrées en traitement pour usage de drogues en Turquie en 2017. Toute hausse des usages problématiques pèserait sur des services que ces professionnels décrivent comme limités.
La crainte d’une logique commerciale trouve un écho local. En septembre 2026, les pneumologues turcs Osman Elbek et Oğuz Kılınç ont alerté, dans la revue Thoracic Research and Practice, sur le risque d’une alliance entre l’industrie du tabac et celle du cannabis. La Thaïlande illustre ce qui peut arriver lorsqu’un marché se développe plus vite que ses règles : 7 297 boutiques y ont fermé en 2025 et le gouvernement a approuvé en septembre 2026 un projet limitant le cannabis à l’usage médical, comme le détaille notre article sur la fermeture des boutiques de cannabis en Thaïlande.
Avocats : où finit l’usage, où commence le trafic
Les cinq avocats abordent la question depuis le prétoire. Selon l’auteur, ils ont mis au premier plan les ambiguïtés juridiques, notamment la distinction entre usagers et revendeurs, et ont jugé l’hypothèse d’une légalisation à l’aune de la clarté du droit et de la justice.
Le lecteur français reconnaîtra le problème. D’après la présentation de la législation par la Mildeca, l’usage illicite de stupéfiants est puni par l’article L3421-1 du Code de la santé publique d’un an d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende, avec la possibilité d’une amende forfaitaire de 200 euros. La détention, le transport ou la cession relèvent du Code pénal et sont passibles de dix ans d’emprisonnement et de 7 500 000 euros d’amende. Entre les deux, la loi ne prévoit aucun seuil chiffré : c’est la nature des faits qui détermine la qualification.
La comparaison s’arrête là. Les niveaux de consommation n’ont rien de commun : selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, la moitié des adultes en France ont déjà expérimenté le cannabis et 10,8 % en ont consommé au cours des douze derniers mois, un niveau stable depuis dix ans. Deux pays qui interdisent peuvent donc présenter des niveaux d’usage très différents, ce qui invite à la prudence dans toute conclusion sur l’effet d’une loi.
L’inquiétude des avocats turcs pourrait d’ailleurs trouver une réponse sans légalisation, par exemple par des critères plus clairs dans la loi. C’est notre lecture, non une affirmation de l’étude.
Produits en pharmacie : ne pas confondre les régimes
En juillet 2025, le Parlement turc a modifié la loi n° 2313 sur le contrôle des stupéfiants. D’après le résumé du cabinet CBC Law, les produits médicaux, de soutien à la santé et de soin corporel dérivés du cannabis et non stupéfiants ne peuvent être vendus que dans des pharmacies autorisées, la vente au détail et en ligne étant interdite. Un règlement sur la culture et le contrôle du cannabis a suivi le 31 janvier 2026.
En France, trois cadres coexistent et ne se recoupent pas. Le premier est pharmaceutique : il concerne les médicaments disposant d’une autorisation de mise sur le marché. Le deuxième est celui du cannabis médical, issu de l’expérimentation lancée en mars 2021 : selon l’ANSM, elle a pris fin le 31 décembre 2024, et les patients déjà inclus continuent d’être traités à titre transitoire jusqu’à trois mois après la publication de l’avis de la Haute Autorité de santé. Le troisième est celui du CBD de consommation courante, façonné par l’arrêt Kanavape de la Cour de justice de l’Union européenne (affaire C-663/18), par l’arrêté du 30 décembre 2021 et par son annulation partielle par le Conseil d’État le 29 décembre 2022 ; notre comparatif de la réglementation du CBD en Europe en retrace les étapes. Aucun de ces cadres n’autorise l’usage récréatif.
Quelles perspectives pour une légalisation en Turquie
L’étude ne formule pas de pronostic et nous n’en formulons pas davantage. Rapprochée de la législation récente, elle autorise quelques constats prudents.
L’orientation de l’État turc est le contrôle, non l’ouverture. La loi de 2025 et le règlement de 2026 cantonnent le cannabis à des usages médicaux et industriels étroitement surveillés.
Toute réforme devrait répondre à trois séries de questions à la fois. Les usagers demanderaient si elle réduit la stigmatisation. Les spécialistes, si les soins sont financés et la publicité limitée. Les avocats, si la loi dit enfin clairement qui est usager et qui est trafiquant. L’auteur conclut dans le même sens et appelle à des discussions associant plusieurs acteurs et intégrant les dimensions juridique, sociale et de santé publique.
L’intérêt académique progresse. En septembre 2026, la revue Substance Use & Misuse a publié un autre travail, « Assessing Attitudes Toward Marijuana Legalization in Türkiye », signé Kemal Balica, Umut Kirli et Serap Annette Akgür.
Les limites de l’étude
Il s’agit d’une petite étude qualitative, à lire comme telle. Vingt-cinq personnes d’une seule ville ne représentent pas un pays de plus de 80 millions d’habitants. Avec la méthode de la boule de neige, les participants se recommandent entre eux et peuvent partager des vues plus proches que ne le ferait un groupe tiré au hasard. Les avocats n’étaient que cinq. L’article n’a qu’un auteur, dont l’interprétation a façonné les thèmes. Enfin, tous réagissaient à une hypothèse : ce que l’on attend d’une loi imaginée et ce que l’on fait sous une loi réelle ne coïncident pas toujours.
Notre compte rendu s’appuie sur le résumé publié de l’article, qui énonce les thèmes de manière synthétique, sans les propos littéraux des personnes interrogées. Les résultats dessinent une carte des arguments, non une mesure de leur diffusion.
Questions fréquentes
Non. La détention pour usage personnel est passible de deux à cinq ans de prison, peine qui peut être remplacée par une mesure de soins, et le trafic est puni beaucoup plus lourdement. Depuis juillet 2025, seuls des produits dérivés du cannabis non stupéfiants peuvent être vendus dans des pharmacies autorisées, sous le contrôle du ministère de la Santé. L’usage récréatif demeure interdit.
Non. Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères rappelle que la consommation, la possession et le trafic de stupéfiants, « de tous types et même en très petites quantités », sont strictement interdits en Turquie, et précise que « la liste des produits considérés comme stupéfiants n’est pas la même entre la France et la Turquie ». Le ministère allemand des Affaires étrangères indique pour sa part que l’importation, l’exportation et l’usage de cannabis, y compris médical, et de produits au CBD y sont interdits. Un produit licite en France au regard de la décision du Conseil d’État du 29 décembre 2022, ou un traitement délivré dans le cadre suivi par l’ANSM, ne bénéficie donc d’aucune reconnaissance sur le territoire turc. Cette réponse est donnée à titre d’information et ne remplace pas un conseil juridique.
Non. Ce n’est pas un sondage. L’auteur a interrogé 25 personnes choisies pour leur rôle, afin de comprendre leur raisonnement. On ne peut en déduire aucune proportion de la population favorable ou défavorable.
C’est une méthode de recherche qualitative qui étudie la façon dont des personnes donnent un sens à une expérience ou à une idée, avec leurs propres mots. Le chercheur conduit de longs entretiens avec un petit nombre de participants et en dégage des thèmes communs. Elle explique bien pourquoi quelqu’un pense ce qu’il pense, mais pas combien de personnes pensent de même.
Avertissement juridique
Cet article est publié à des fins strictement informatives. Il rend compte d’une recherche étrangère et d’informations juridiques accessibles au public ; il ne constitue ni un conseil juridique ni un avis médical. En France, l’usage de stupéfiants est un délit réprimé par l’article L3421-1 du Code de la santé publique, et l’article L3421-4 du même code interdit de provoquer à cet usage ou de le présenter sous un jour favorable. Le présent texte n’encourage ni la consommation, ni l’achat, ni la culture, ni le transport de cannabis, et les propos de participants qu’il rapporte ne reflètent pas une position de la rédaction. Les médicaments autorisés, le cannabis médical encadré par l’ANSM et les produits au CBD relèvent de régimes distincts, dont aucun n’autorise un usage récréatif. Les législations diffèrent d’un pays à l’autre et évoluent ; toute personne concernée doit se référer aux textes en vigueur et consulter un professionnel du droit ou de la santé.